La messe
« Celui qui chante prie doublement ». Saint-Augustin, Enarratio in Psalmos (72,1)
Laboratoire de la musique occidentale au Moyen-âge, la messe n’est devenue que progressivement un tout unitaire pour les compositeurs.
À partir du IIIème siècle après J.C., apparaissent en Europe des répertoires de chants consacrés à la messe. Au VIIIème siècle, le répertoire grégorien, synthèse de chants romains et francs, s’impose comme un moyen d’unification culturel et politique, pour l’immense empire fondé par Charlemagne. Jusqu’au IXème siècle, ce chant est exclusivement monodique (à une seule voix). Il devient polyphonique à partir de l’École Notre Dame (XIIème et XIIIème siècle) et des compositeurs Léonin et Pérotin (à qui l’on doit les premières polyphonies à trois et quatre voix). C’est également au XIIIème siècle qu’apparaissent les premiers cycles d’ordinaires dans le graduel romain. Par opposition au Propre (prières renouvelées quotidiennement selon l’ordonnancement des fêtes), l’Ordinaire contient cinq pièces constitutives de toutes les messes : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei.
Au cours du XIXème et du XXème siècle, de nombreux manuscrits du XIIIème siècle ont été retrouvés puis consacrés sous le titre de « messes » : messe de Tournai, de Barcelone, de Toulouse etc. Ces groupements d’ordinaires n’ont pourtant rien d’une messe unitaire : les pièces qu’ils rassemblent ont, pour la plupart, été écrites par des compositeurs différents.
Ce n’est qu’à partir de la Messe Notre Dame (ca 1349-1363) de Guillaume de Machaut (1300-1377), que la messe comme œuvre d’un seul compositeur s’impose à la société médiévale.
Un siècle plus tard, les musiciens franco-flamands citent dans leurs messes des œuvres profanes : L’Homme armé, chanson du début du XVème siècle est présente dans les messes de Guillaume Dufay, Josquin des Près, ou Johannes Ockeghem et dans plus d’une trentaine d’œuvres religieuses.
Le Concile de Trente (1545-1563), réponse catholique aux réformes religieuses de Luther et Calvin renouvelle l’organisation des messes. Il interdit le recours à la musique profane, unifie la liturgie souvent variable selon les églises et entame une réflexion sur les textes du propre.
La Contre Réforme et ses exigences de séduction permettent pourtant aux compositeurs italiens du XVIIIème siècle de déployer des techniques opératiques dans le domaine religieux. À l’ère du classicisme, cette porosité entre sacré et profane se poursuit : Mozart, auteur de dix-huit messes cite dans Cosi fan Tutte un extrait de la Messe du couronnement, dans sa 41ème Symphonie « Jupiter », un extrait de la Messe K.192 etc.
Alors que les préromantiques et romantiques allemands prédisaient la mort de la messe (Herder 1793 : « le temps de la musique d’église chrétienne est révolu »), le genre trouve au XXème siècle, grâce à des compositeurs tels qu’Olivier Messiaen, une nouvelle résonnance, critique autant que savoureuse.
« Quand on réfléchit à toutes les musiques qui ont été écrites sur des textes liturgiques, le résultat est assez effarant ; toutes les messes sont toutes sur des textes passe-partout : « Seigneur, ayez pitié de moi » et on répète ça une et deux et trois fois ! Mais nous le savons bien que nous sommes malheureux et que Dieu doit avoir pitié de nous. C’est tellement évident que nous ne sommes que de pauvres types, nous en sommes déjà bien convaincus, pourquoi le redire ? Tandis qu’expliquer aux gens, croyants ou non, ce que c’est que l’Incarnation ou la Transfiguration, c’est quand même beaucoup moins évident… »
Charlotte Ginot-Slacik