« Il y a plus de véritable
musique dans cette petite œuvre savoureuse que dans beaucoup
de grands ouvrages lyriques » (Ravel, 1913) : voilà de
quoi donner bien envie de découvrir cette opérette
de Chabrier encore dédaignée des scènes
lyriques (contrairement à L’Étoile)… En
contrepoint, une tragédie lyrique de Poulenc – qui
considérait Chabrier comme son « véritable
grand-père » – aux couleurs sombres,
presque expressionnistes, qui exige de son interprète
de véritables talents d’actrice, tant le texte
de Cocteau y construit la musique.
Une éducation
manquée
Emmanuel Chabrier composa Une Education manquée sur
la commande d’un ami. Chabrier n’entendit jamais
l’orchestration de cette opérette, les théâtres
lui refusant systématiquement de monter l’ouvrage.
Quatre-vingt ans plus tard, Poulenc, au piano, créera
avec Denise Duval, La Voix humaine.
C’est dans leur version originelle que ces deux pièces
seront présentées.
Elles évoquent, dans des genres et esthétiques
totalement différents, deux instants de la vie conjugale
et amoureuse.
Le premier instant, sous la forme légère et enjouée
d’une opérette, est celui de jeunes époux
au soir de leurs noces, qui d’abord gênés
par les « lacunes » de leur éducation,
trouveront comment se passer de maître.
Le deuxième instant, La Voix Humaine, est une
rupture, sans lettre, sans dernier regard. Au téléphone
avec l’objet de son amour, une femme livre un dernier
monologue poignant et désespéré, avec
les mots de Cocteau et la musique de Poulenc.
Emmanuel Chabrier
Emmanuel Chabrier est né à Ambert, le 18 janvier
1841. Après avoir travaillé au ministère
de l'Intérieur à Paris à partir de 1862,
il choisit en 1880 de se consacrer entièrement à la
musique. Son style est très varié : harmonies
wagnériennes d'opéra (Gwendoline), esprit
mélodique d'opérette (Duo de L'ouvreuse de
l'Opéra-Comique et de L'employé du Bon
Marché) et de mélodies traditionnelles (Les
plus jolies chansons du pays de France), créations
amusantes (Ballade des gros dindons). Ses compositions
colorées ont influencé de nombreux compositeurs
français, notamment Claude Debussy, Maurice Ravel et
Francis Poulenc. Sa rhapsodie España est sans doute
son œuvre la plus célèbre, avec Joyeuse
marche, un arrangement de ses propres partitions pour piano,
et ses dix mélodieuses Pièces pittoresques.
Il partagea avec les Parnassiens un humour dans sa vision critique
de la société. Il fréquenta les peintres
Auguste Renoir, Claude Monet, Édouard Manet dont il
fut fidèle admirateur et posséda des œuvres.
Il meurt à Paris, le 13 septembre 1894.
La Voix humaine :
Francis Poulenc
Né à Paris le 7 janvier 1899, jeune pianiste
prodige, Francis Poulenc est l’élève du
grand virtuose Ricardo Vinès, ami d’Albeniz, de
Debussy et de Ravel, qui l’introduit dans les milieux
musicaux parisiens, où il rencontre notamment Satie
et Auric. Après quelques leçons de composition
auprès de Charles Koechlin, il fait entendre une Rapsodie
nègre prometteuse, où l’on trouve
déjà les qualités de la musique de Poulenc,
originalité mélodique, sens des timbres et des
rythmes. Mobilisé en 1914, il compose alors assez peu,
excepté Le Bestiaire sur des poèmes
d’Apollinaire (1918-1919), son premier cycle de mélodies,
un genre dans lequel il excellera par la suite. L’influence
de Satie, et son goût de l’indépendance
l’amènent tout naturellement à faire partie
du Groupe des Six (avec Honegger, Milhaud, Auric, Germaine
Tailleferre et Louis Durey), ensemble de musiciens réunis
non par un programme, mais par l’amitié et des
goûts communs - pour le cirque, le music-hall, le jazz,
la mélodie populaire et l’humour : c’est
cet esprit qui anime le ballet Les Biches, créé en
1924 par les Ballets Russes. Ce divertissement sera
pourtant très vite suivi par des œuvres autrement
plus ambitieuses, comme le Concert champêtre (1928),
pour clavecin et orchestre, écrit pour la grande claveciniste
Wanda Landowska, et L’Aubade, pour piano et
dix-huit instruments à vents, où, derrière
les clins d’œil et le style galant, perce un certain
sens du tragique. Le tournant décisif de son œuvre
sera pourtant pris un peu plus tard, lors d’un pèlerinage à Rocamadour,
au retour duquel, profondément touché par la
foi chrétienne, il écrit sa première œuvre
religieuse, les Litanies à la Vierge noire (1936).
Dès lors, toute sa carrière va se tourner essentiellement
vers la musique vocale et dramatique, dans un processus qui
aboutira à la fusion de l’inspiration religieuse
et profane avec le Dialogue des carmélites (1957).
Entre-temps il écrit, notamment, la cantate Figure
humaine (1943), sur un texte d’Éluard, un
de ses poètes favoris, qu’il mettra plusieurs
fois en musique, sa foi catholique lui inspire l’admirable Stabat
Mater (1950). De retour d’une tournée aux États-Unis,
il donne enfin La Voix humaine (1959), d’après
Cocteau, écrite pour la soprano Denise Duval, à laquelle
il dédiera plusieurs de ses œuvres. C’est
peu après l’achèvement de ses Répons
pour les temps de ténèbres (1963), qu’il
meurt d’une crise cardiaque à son domicile parisien. |